Gargantua

(François Rabelais)

A boyre»... C'est la première parole du géant Gargantua, fils du roi Grandgousier et de Gargamelle... Il est porté onze mois par sa mère et voit le jour par l'oreille de sa génitrice ! À la première lecture, la scène est cocasse, le propos léger... pourtant, «Gargantua» est l'un des livres qui feront la Renaissance française. Rabelais y conte la vie du géant, un peu à la manière des romans du Moyen-Âge dans lesquels la naissance, l'enfance et les prouesses des héros étaient narrées. On découvre, dans la première partie du livre, un Gargantua «enfant roi» : il fait ce qu'il veut, quand il veut et comme il le veut... Moralité : le petit géant devient totalement stupide ! Son père Grandgousier décrète que c'en est assez. Il décide d'envoyer sa progéniture à Paris afin d'y être éduqué par Ponocrates, un célèbre précepteur de la ville : avec lui, Gargantua va découvrir toutes les connaissances et les philosophies prônées par le courant humaniste du XVIème siècle... au sortir de son adolescence, le géant est un érudit.

Gargantua - Rabelais

La seconde partie de l'ouvrage se concentre sur ce qui restera connu comme «les guerres picrocholines» du nom de Picrochole, le roi ennemi de Grandgousier. Au départ de cette guerre, une sombre histoire de fouaces, des petites galettes angevines. Mais bientôt, malgré la tentative de Grandgousier de régler le conflit à l'amiable, les combats font rage... Jean des Entommeures, un moine courageux repousse à lui seul toute une armée, mais cela ne suffit pas à stopper l'envahisseur. De là, tentatives de médiation, trahisons, nouvelles batailles... Finalement, Gargantua est appelé à la rescousse par son père : les armées de Picrochole sont mises en déroute et l'histoire se termine par un copieux repas dans l'abbaye de Thélème, une abbaye où il fait vraiment bon vivre.

Gargantua - Rabelais

Curieusement, Rabelais a souhaité narrer les exploits de Gargantua après ceux... de son fils Pantagruel ! En effet, «Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel» est l'œuvre qui l'a rendu célèbre en 1532... «La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel. Jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quinte essence. Livre plein de Pantagruélisme» ou plus simplement «Gargantua», n'est publié que deux ans plus tard en 1534, toujours sous le pseudonyme d'Alcofribas Nasier, une anagramme de François Rabelais... En tant que médecin et ecclésiastique, c'est la sagesse même en cette trouble époque d'Inquisition ! Pour cette nouvelle fable romanesque, Rabelais s'inspire d'un ouvrage populaire anonyme paru dans la région lyonnaise en 1532 : «Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua». Quelle est l'origine de ce prénom ? Difficile à dire avec certitude mais certains évoquent Gargan, une divinité celte réputée pour être un grand mangeur, un coureur de jupons invétéré et un bagarreur hors-pair.

Gargantua - Rabelais

À priori, cet ouvrage n'est que farce, rire et amusement. Pourtant, une kyrielle de personnes s'insurgent contre sa parution : la Sainte Église catholique, les théologiens de la Sorbonne que Rabelais qualifie de «sorbonagres» ou de «sorbonicoles», les linguistes... Bref, nombreux sont ceux qui ont tout intérêt à stopper l'auteur. En effet, en plus d'utiliser la langue française, pourtant plébiscitée par le roi en personne en lieu et place du latin, il tire un portrait de ses contemporains parfois extrêmement caustique. Toutefois, la censure ne passera pas ! Rabelais doit-il cette mansuétude à son puissant protecteur le Cardinal Jean Du Bellay ? Le roi François Ier se sent-il grandi par le descriptif du roi Grandgousier, son double romanesque ? Est-il satisfait du traitement réservé au double de son ennemi juré Charles Quint représenté par le roi Picrochole et dont le nom signifie «bile amère» ? Toujours est-il que l'œuvre de Rabelais, au sens large, ne sera inquiétée puis interdite qu'une vingtaine d'années plus tard seulement, au crépuscule de la vie de l'auteur.

Gargantua - Rabelais

Comme beaucoup d'œuvres artistiques de la Renaissance, «Gargantua» peut se lire de plusieurs manières : Rabelais y utilise un double langage très pratique pour contourner les interdits. Il se permet ainsi, entre autres, de brocarder l'Église catholique... ou plutôt ce qu'elle est devenue ! En effet, en 1532, le souvenir des Borgia, de leurs frasques et de leur luxure sont encore dans toutes les têtes. De plus, en 1520, un moine germanique, Martin Luther, s'insurge contre la papauté et est excommunié... C'est le début de la Réforme qui mènera à la nouvelle religion chrétienne : le protestantisme. Rabelais, sans être réformateur, est partisan d'un retour aux sources de la religion catholique. En cela, il rejoint le courant humaniste très en vogue à l'époque et dont Érasme et Guillaume Budé, avec qui Rabelais entretient une correspondance, sont d'éminents représentants. Comme eux, il est pour une éducation pluridisciplinaire incluant le latin, le grec mais aussi l'arithmétique ou les sciences ; comme eux, il voue un culte aux choses de l'Antiquité ; comme eux, il ne néglige pas l'exercice physique et le soin de son corps ; comme eux enfin, il nous invite à rechercher la «substantificque mouelle» de la connaissance. En tant qu'homme de son siècle, Rabelais nous fait partager son abbaye utopique dans son dernier chapitre à Thélème... une bien curieuse abbaye dont la devise est «Fay ce que vouldras»... Une vision du libre arbitre des Hommes ?

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