La Vénus d'Urbino

(Titien)

U ne jeune et belle femme nue sur le lit d'un riche palais italien vous regarde : c'est comme ceci que le spectateur aborde cette toile de Titien. En arrière-plan, deux servantes semblent lui chercher des vêtements ou des parures dans de larges coffres richement ornés. La femme, pour l'heure, n'est vêtue que de boucles d'oreilles, d'un bracelet et d'une bague ; elle porte négligemment un bouquet de fleurs tandis qu'un petit chien dort lové à ses pieds. Qui est cette femme ? Vénus comme l'annonce le titre de l'œuvre ? Une connaissance ? Un modèle ?... Une courtisane ? À ce jour, le mystère demeure. Tout ce qu'on sait, c'est que Guidobaldo Della Rovere, l'héritier du duché d'Urbino, a commandé cette toile à Titien qui la réalise en 1538. Ce qu'on sait aussi, c'est que le futur duc connait cette femme : son père avait déjà commandé un portrait d'elle en robe deux ans plus tôt... Cette fois, Guidobaldo la veut nue.

La Vénus d'Urbino - Titien

La Vénus d'Urbino

Pour Titien, c'est une première : jamais il n'avait reçu une telle commande. Il trouve l'inspiration auprès de l'œuvre de son ancien maître Giorgione qui avait déjà peint «La Vénus endormie» en 1510 : la position de la jeune femme en particulier est tout à fait saisissante de ressemblance. Cependant, force est de constater que les atmosphères sont absolument différentes, voire totalement opposées. Avant tout, la Vénus de Giorgione ne vous regarde pas langoureusement : elle dort ! De plus, si elle repose sur une sorte de couverture rouge, tout comme la Vénus de Titien, c'est bien à l'extérieur que se déroule la scène : les contemporains du peintre ont donc, pourquoi pas, pu imaginer une scène mythologique dans laquelle la déesse prend une petite pause en pleine nature. Avec Titien, une telle interprétation est absolument impossible : la Vénus, si déesse elle est, est une femme du monde habitant dans une riche demeure et assistée par des domestiques... et elle vous regarde comme pour vous inviter à entrer en sa demeure.

La Vénus d'Urbino - Titien

À première vue, la toile de Titien représente la jeune femme allongée sur un lit séparé d'une autre pièce par un rideau foncé... les domestiques s'affairent dans la pièce attenante. Pourtant, à y observer de plus près, ce qui nous apparait comme un rideau est en fait composé de deux parties : un rideau vert foncé est en effet accroché derrière la jeune femme, mais celui-ci se prolonge par une sorte de pan noir sans relief particulier... son bord est d'ailleurs entièrement rectiligne, ce qui ne serait probablement pas le cas s'il s'agissait du bord d'un rideau. On peut également observer que le carrelage de la pièce attenante s'assombrit aux abords du lit, juste à côté du petit chien.

La Vénus d'Urbino - Titien

Enfin, si l'on considère que les deux pièces sont effectivement attenantes, quelque chose ne colle pas d'un point de vue de la taille des personnages... et on ne peut pas dire que Titien ne maîtrise pas bien la technique de la perspective, en témoigne la composition de l'arrière-plan avec ses lignes de fuite parfaitement respectées. Alors, pourquoi cette «erreur» ? Quelle est la raison d'un tel bord noir rectiligne ? Simplement parce que cette toile dépeint deux réalités spatiales d'un même moment : d'un côté, dans sa chambre, la femme vient peut-être de sortir de son bain et attend ses domestiques ; de l'autre, dans une autre pièce de la maison, les servantes cherchent les habits de leur maîtresse. Le bord noir et le flou foncé au bas des carrelages ne sont probablement que des séparations graphiques de deux espaces, un peu à la manière de deux images contiguës dans une bande dessinée. Ce procédé qui mélange les espaces physiques et temporels est d'ailleurs très courant dans la peinture de la Renaissance. Il n'est par exemple pas rare de voir le même personnage à deux ou trois moments différents au sein du même tableau : les peintres de la Renaissance font souvent fi des unités d'espace, de temps et d'action.

L'Olympia - Edouard Manet

Olympia d'Edouard Manet (1863)

Enfin, si Titien s'est largement inspiré de la Vénus de Giorgione, Édouard Manet s'est quant à lui approprié l'œuvre du maître de la Renaissance pour en tirer un tableau mondialement connu : «Olympia». Ici encore, une jeune et jolie dame allongée dans son plus simple appareil vous regarde. Ici aussi, une servante et un animal, un chat ; Ici enfin, encore un rideau vert et un bord. Cependant, hormis ces détails, rien ne concorde ! Le regard et la position d'abord : la femme est à priori plus sensuelle, son regard plus langoureux ou tendre que chez Manet... Normal : le modèle de Manet est une prostituée ! Le chien, symbole de fidélité, dort lové aux pieds de sa maîtresse ; au contraire le chat, noir qui plus est, est levé et s'apprête à venir se faire câliner par sa maitresse qui vient probablement de finir avec un client qui lui a laissé des fleurs... dont Olympia n'a d'ailleurs à priori que faire ! Le lieu, dans le cas de Titien, est un palais cossu richement décoré ; chez Manet, on imagine un lieu plus classique... la chambre d'une maison close ? De manière générale, l'œuvre de Titien est chaleureuse et attirante ; à l'image de sa Vénus ; à l'opposé, on n'a à priori pas envie d'entrer dans le tableau de Manet pour faire la connaissance de la dame, assez hautaine, provocante et particulièrement distante. Enfin, on remarquera rapidement que Titien en artiste de son temps, s'attache tout particulièrement au rendu des petits détails... la chevelure de la jeune femme est un modèle en son genre ; Manet au contraire, en pré-impressionniste, réalise une œuvre plus approximative dans ce domaine... mais aussi, au final beaucoup plus représentative de son époque et tout aussi bien rendue... Autres temps, autres techniques !

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