La Cène

(Leonard de Vinci)

J ésus ayant dit à ses apôtres : un d'entre vous qui ne partage pas vos sentiments, me trahira. Ils se regardèrent tous, et sur un signe de Pierre, Jean le bien-aimé demanda qui était celui-là» : voici le point de départ de cette célèbre fresque. Cette phrase est issue du Nouveau Testament. Nous sommes le soir du jeudi 2 avril de l'an 33, juste avant la Pâques juive : il ne reste plus que quelques heures à Jésus avant de monter sur la croix... il dîne une dernière fois avec ses douze compagnons de route, d'où le nom de «cène» du latin «cena» qui signifie «repas du soir».

La Cène - Leonard de Vinci

La fresque est peinte par Leonard de Vinci entre 1494 et 1497, sur le mur du réfectoire du couvent dominicain de Santa Maria delle Grazie à Milan. Sur près de 9 mètres sur 5, l'artiste met en scène le dernier repas de Jésus. La fresque est, honneur au mécène oblige, surmontée du blason de Ludovic Sforza, le tout puissant duc lombard. Les moines prenaient leurs repas assis sur l'un des côtés de la salle ; le prieur quant à lui était au fond de celle-ci : tous les religieux avaient donc à table, sous leurs yeux, la représentation du dernier repas de leur Seigneur... de quoi méditer en effet !

Restauration de La Cène - Leonard de Vinci

Restauration d'une copie d'époque de la Cène
(visible au château d'Ecouen -Val d'Oise)

La toile est résolument moderne. Une Cène, que Leonard a pu voir, est exposée à Florence en 1447 : les acteurs de ce drame y sont représentés silencieux, immobiles, chacun avec un sentiment de culpabilité évident... Ils sont comme paralysés par la parole que Jésus vient de proférer. Leonard a clairement voulu prendre le contrepied de cette version de l'évènement. Dans sa fresque en effet, chaque apôtre semble comme choqué par ce qu'il vient d'entendre : Thomas sceptique tend l'index, Barthélémy indigné pose ses mains sur la table, André semble se défendre en levant les mains en l'air, Pierre confie sa version des faits à l'oreille de Jean, Philippe, debout, proclame son innocence... Au lieu d'être pétrifiés, les apôtres de Leonard sont vivants : ils parlent, se lèvent, gesticulent, s'observent... Ils attendent que Jésus leur en dise davantage.

Un autre détail choque également le spectateur de l'époque : pour la première fois, Judas est assis du même côté que les autres apôtres : les artistes du Moyen-Âge qui représentaient la scène, avaient plutôt l'habitude d'isoler ce personnage en le plaçant de l'autre côté de la table, en face de Jésus. Leonard a préféré en faire un apôtre presque comme les autres : il est en revanche le seul à avoir le visage ombré... et tient dans sa main la bourse qu'on lui a accordée pour son méfait. Pour l'anecdote, Leonard ne se décidait pas à peindre la tête des apôtres, Judas en particulier. Interrogé à ce sujet par le duc de Milan, il aurait répondu : «Depuis plus d'un an, je vais au Borghetto matin, midi et soir, car là habitent toutes les canailles. Je n'ai pas encore trouvé un visage qui me satisfasse pour Judas. Mais si mes recherches restent vaines, je prendrai les traits du père prieur qui se plaint de moi»... Le père supérieur du couvent pressait en effet régulièrement l'artiste de terminer son travail !

Restauration de La Cène - Leonard de Vinci

Restauration d'une copie de l'époque de la Cène
(visible au château d'Ecouen -Val d'Oise)

L'autre côté moderne de la fresque est l'utilisation de la perspective, une technique utilisée que depuis peu. Toutes les lignes du tableau convergent en un point unique : la face du Christ... Une sensation de rayonnement intense s'en dégage. Cet effet est encore accentué par le plafond à caissons et les murs latéraux percés de portes. De plus, Jésus est le personnage central du tableau : non seulement il a six apôtres sur chacun de ses côtés, mais il est aussi au centre du mur du fond matérialisé par trois fenêtres... une référence à la Sainte Trinité ? Dans le tableau de Leonard, tout ce travail de perspective amène le spectateur à immédiatement cibler Jésus : ce n'est pas le cas dans les autres représentations de la Cène. Difficile à remarquer sans être sur place mais Leonard a utilisé un «truc» pour représenter les apôtres de la périphérie : ils sont légèrement plus grands que ceux du centre. Ainsi, le spectateur peut regarder la fresque depuis n'importe quel point sans être gêné par une difformité liée à l'éloignement.

Restauration de La Cène - Leonard de Vinci

Restauration d'une copie de l'époque de la Cène
(visible au château d'Ecouen -Val d'Oise)

Malheureusement, mille fois malheureusement : l'œuvre se dégrade à vue d'œil depuis quasiment sa naissance. En effet, Leonard de Vinci en parfait homme de son temps, décide d'innover pour sa réalisation. Habituellement, les artistes de fresques procèdent grâce à la technique du «buon fresco» qui consiste à appliquer la peinture directement sur de l'enduit frais : les deux séchant en même temps, la peinture est ainsi pérenne. Mais cette technique implique que l'artiste ne doit préparer que la quantité d'enduit nécessaire pour recevoir son travail journalier, une «giornata». Leonard ne pouvait se satisfaire d'une telle contrainte : il a décidé d'utiliser une technique bien à lui basée sur une peinture à sec. Catastrophe ! Le monastère est humide, les moisissures se propagent à la vitesse de l'éclair... En 1517 déjà, un ecclésiastique écrit que la fresque est abimée ; en 1584, un peintre la juge carrément «gâtée» ; en 1624, un autre peintre déclare qu' «il n'y a presque plus rien à voir» ! En 1652, l'œuvre est tellement dégradée que le père supérieur n'a aucun scrupule à percer une porte entre le réfectoire et les cuisines : les pieds de Jésus disparaissent définitivement. Et si cela ne suffisait pas : les troupes françaises occupant Milan durant les guerres napoléoniennes, sont logées dans le réfectoire... Ce dernier servira aussi d'écurie puis de grenier à foin ! Un bombardement aérien durant la seconde guerre mondiale parachèvera les déboires de l'œuvre.

Au cours des siècles, plusieurs campagnes de restauration ont été menées, des plus désastreuses (un restaurateur s'est carrément pris pour Leonard et a repeint les sujets de la fresque... à sa manière !) jusqu'aux plus scientifiques en passant par les plus farfelues (certains, dont notre Bonaparte national, ont voulu détacher le mur portant la fresque) : jusqu'à maintenant, rien n'y fait et il faut, à ce jour, prendre RDV deux mois avant minimum pour s'offrir la visite de cette spectaculaire œuvre d'art.

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